Les pierres sauvages, de Fernand Pouillon

Les pierres sauvages, de Fernand Pouillon
Voyages littéraires

 
 
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À l’abbaye du Thoronet, on fait vœu de silence.
On entend les oiseaux, l’eau qui coule à la fontaine, on entend nos pas sur les cailloux, le froissement de nos vêtements. 


Des pierres vraiment « sauvages » :

Page 90 :
« – Tu aimes donc cette pierre ?
– Oui, et je crois qu’elle me le rend. Dès le premier jour, j’ai eu pour elle un respect que je n’ai même pas songé à discuter. (…) Et je l’aime davantage pour ses défauts, pour sa défense sauvage, pour ses ruses à nous échapper. Elle est pour moi comme un loup mâle, noble et courageux, aux flancs creux, couvert de blessures, de morsures, de coups. Elle sera toujours ainsi, même bien rangée sur les assises horizontales, domestiquée dans les efforts des voûtes. Si j’apporte à l’abbaye les proportions, l’harmonie, elle toute seule lui gardera son âme indépendante ; convertie à l’ordre elle restera aussi belle qu’une bête sauvage au poil hérissé. Voilà pourquoi je ne veux pas la bâtir, l’engluer de chaux ; je veux lui laisser encore un peu de liberté, sinon elle ne vivrait pas. »


Citations



L’acoustique

Citation de Fernand Pouillon

Le Thoronet est une abbaye cistercienne de Provence, sur la commune de Lorgues, commencée en 1160, et en chantier jusqu’en 1176.
À l’intérieur de l’église, un simple son peut atteindre dix secondes de résonance. Cette acoustique serait dûe aux proportions du bâtiment calculées selon le nombre d’or, cette « divine proportion » qu’énonce dans son traité le moine franciscain Luca Pacioli, et que nombre d’artistes et architectes ont utilisée, de Léonard de Vinci à Mondrian, et de Le Corbusier à Tadao Ando.

http://passerelles.bnf.fr/images_commentees/abbaye_thoronet_01.php


La matière

Fernand Pouillon parle de l’air comme d’une matière à l’égal de la pierre, pour l’architecte contemporain Tadao Ando, c’est aussi la lumière qui est matière. Ces visions font écho à ce célèbre texte de Merleau-Ponty, extrait de L’œil et l’esprit, écrit en Provence durant l’été 1960 :

« Quand je vois à travers l’épaisseur de l’eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l’eau, les reflets, je le vois justement à travers eux, par eux. S’il n’y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c’est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L’eau elle-même, la puissance aqueuse, l’élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu’elle soit dans l’espace : elle n’est pas ailleurs, mais elle n’est pas dans la piscine. Elle l’habite, elle s’y matérialise, elle n’y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l’écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l’eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante. »

Citation de Bernard de Clairvaux

Voici un extrait du dernier ouvrage de Bernard de Clairvaux (mort en 1153) intitulé De la considération, cité par Fernand Pouillon :

« Quelle que soit l’étendue de ton savoir, il te manquerait toujours, pour atteindre à la plénitude de la sagesse, de te connaître toi-même. (…) Connaîtrais-tu tous les secrets de l’univers ? Et les contrées les plus lointaines de la terre, et les hauteurs du firmament, et les abîmes marins si, dans le même temps, tu t’ignorais ? Tu me ferais penser à un constructeur qui voudrait bâtir sans fondations ; ce n’est pas un édifice qu’il obtiendrait, mais une ruine. Quoi que tu puisses accumuler hors de toi-même, cela ne résistera pas mieux qu’un tas de poussière exposé à tous les vents. Non il ne mérite pas le nom de savant, celui qui ne l’est pas de soi. Un vrai savant devra d’abord connaître ce qu’il est, et boira le premier de l’eau de son propre puits. »


Impressions de lecture

La création procède de cet équilibre entre le rêve et la raison, entre l’instinct et l’action.
Orchestrer les multiples acteurs du chantier, c’est savoir tenir le même équilibre. Exigeant et intraitable, le maître d’œuvre porte ses hommes à la limite de sa résistance physique. En été, comme les journées sont longues, ils sont debout de 4 heures du matin à 20 heures le soir, ce qui ne laisse que 6 heures au sommeil… Sans compter les temps de prière.
Un rythme à la limite du supportable. Une seule chose permet aux hommes de tenir bon : c’est d’imaginer le résultat.

Ce rôle de l’imagination est central dans le processus de création et de concrétisation des idées architecturales. L’auteur nous sollicite autant que ses personnages : il nous conduit même à faire au sein de l’abbaye une promenade que les amateurs de philosophie appelleraient phénoménologique, considérant les trois dimensions de l’espace d’un point de vue strictement oculaire, comme si la vue traçait une ligne de fuite en phase avec son mouvement. Une véritable prouesse littéraire que ces pages qui se terminent par une image qui semble faire écho aux plus beaux textes de Merleau-Ponty. L’air qui devient matière… Fernand Pouillon nous invite lors d’un autre extrait à envisager la construction du Thoronet du point de vue des vides et non des pleins, de l’air et non des pierres.


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